Etude pour la restauration d'un pavillon protégé

Pavillon de piscine RÉALISÉ PAR

Jean-Marc Lamunière, l’humaniste moderne

Emmanuel Grandjean / Le Temps

L’architecte genevois disparaissait le 2 août 2015. Hommage à une figure tutélaire du bâti suisse passionné de culture italienne et fasciné par l’Amérique.

«Au bureau, on démarrait souvent les projets en commençant par définir les principes constructifs et parfois même par le dessin du détail de la façade. C’était un homme qui avait toujours un crayon à la main. Il dessinait beaucoup et possédait une immense culture architecturale et artistique. Ses fondements: «l’acte de construire», envisagé à partir d’une pensée rationnelle empreinte d’un certain classicisme.» Architecte et enseignant à l’EPFL, Bruno Marchand parle de Jean-Marc Lamunière. L’architecte genevois est décédé le 2 août. Il venait d’avoir 90 ans et poursuivait un parcours hors norme, à la fois en termes d’importance de ses réalisations et de la longévité de sa carrière. «Il continuait à réfléchir à des projets, venait de publier un livre avec l’architecte Philippe Meier et aspirait, amusé, à revisiter les Etats-Unis. Il n’arrêtait jamais», se souvient Bruno Marchand, qui l’a bien connu. «A plusieurs titres, comme étudiant d’abord, comme collaborateur de son bureau ensuite et enfin en qualité d’associé jusqu’en 1996. Pour vous dire aussi qu’il a énormément compté pour moi.»

Voyage en paquebot

Né à Rome en 1925, Jean-Marc Lamunière avait gardé un attachement profond avec l’Italie, où il étudia l’architecture. «Il a été formé selon l’enseignement classique qu’il avait reçu à l’Université de Florence», reprend l’architecte et directeur du Laboratoire de théorie et d’histoire 2 de l’EPFL. Une formation académique qu’il va par la suite contrebalancer avec des influences venant à la fois de Le Corbusier, dont il appliquera les cinq points d’une architecture nouvelle, et des constructions américaines, celles de Ludwig Mies van der Rohe en particulier. «Cette pratique de la référence classique et de ses codes, le sens de la symétrie se retrouvaient dans ses projets modernes. Il était à cheval sur plusieurs cultures. Il y avait l’humanisme italien qui lui venait de sa naissance, l’ancrage genevois où il avait sa famille, ses amis et ses collaborateurs, mais aussi une très forte affinité avec ce qui se passait en Amérique.» En 1957, Jean-Marc Lamunière est installé depuis quatre ans à Genève. A Lausanne, une partie de sa famille vit de la presse qu’elle publie. Elle lance un concours pour l’édification d’un ensemble bâti qui regrouperait ses activités éditoriales dans la capitale vaudoise. Jean-Marc Lamunière participe et remporte le 1er Prix avec un immeuble de 11 étages en métal et en verre. Le building s’élève juste au-dessus de la gare, à qui il donne des airs de mégapole new-yorkaise.

L’Amérique justement. L’architecte genevois la découvre dans la foulée. Suite au concours, il embarque dans le paquebot United States en compagnie de son cousin Marc Lamunière pour un voyage de deux mois à travers le continent américain. Ensemble, ils visitent les buildings en métal et en verre, passent chez Mies van der Rohe. Ce périple qui démarre à New York et passe par Chicago va se terminer au Mexique et à Cuba. «Pour lui, ce voyage a été très important. Il va y trouver la confirmation de sa sensibilité envers la culture de là-bas. Elle l’intéressait dans tous les domaines, aussi bien dans la littérature que dans l’art qu’il se met à acheter et dans la musique, notamment dans le jazz qu’il découvre en live à cette occasion.» Le trip forge sa sensibilité. Il va aussi structurer sa manière de travailler. «Il a beaucoup appris. Dès son retour, il s’inspire de l’organigramme du bureau de Mies van der Rohe pour réorganiser sa propre agence genevoise, pratique partagée ensuite avec bon nombre d’associés, dont Georges Van Bogaert, l’ami de toujours.»

Forte influence

Les réalisations de Jean-Marc Lamunière vont marquer l’histoire de l’architecture suisse par leur force symbolique. On pense à ses immeubles locatifs, dont les fameuses tours qui surplombent Lancy à Genève, et administratifs (la tour Edipresse), à ses unités de fabrication (l’usine de la chocolaterie Favarger à Versoix et les ateliers des Imprimeries réunies à Renens), aux bâtiments du Jardin botanique et à ses villas qui vont lui permettre d’affûter son vocabulaire. «Son influence sera très forte dans la région. Et même si plus aucun architecte ne se revendique d’un maître comme dans le passé, certains assurent une certaine continuité de pensée, tant dans la pratique, comme Rino Brodbeck et Jacques Roulet (qui ont été ses collaborateurs au bureau), que dans le cadre de ses activités théoriques et académiques, comme Patrick Mestelan et Bernard Gachet, avec qui il a enseigné à Lausanne. Ou encore Vincent Mangeat, avec lequel il entretenait une très ancienne amitié. Son influence s’exerce donc aussi à travers l’enseignement. Jean-Marc était un orateur hors pair qui savait capter l’attention de son auditoire.»

 

 

«Chez lui, rien n’était jamais fermé.

Tout évoluait tout le temps, y compris dans son propre travail»

Bruno Marchand, architecte et enseignant à l’EPFL

«Colonne creuse»

Architecte, urbaniste, théoricien, le Genevois exerce aussi le métier de professeur. «Il a la conviction que théorie et pratique sont liées, qu’il n’y a pas d’un côté le projet et le dessin et de l’autre le traité d’architecture – il aimait dire que sa «théorie pratiquante» comblait à la fois ces désirs d’intellectuel et ses goûts artisanaux du dessin et de l’écriture, poursuit Bruno Marchand. La fin de sa carrière académique sera plutôt consacrée à la recherche. C’est dans ce sens qu’il fonde avec Jacques Gubler l’Institut de théorie et d’histoire de l’architecture à l’EPFL.»

Avant cela, il a occupé plusieurs postes d’enseignement. Il a d’abord été professeur invité à Zurich pendant deux ans. Il a ensuite enseigné à Genève et a été invité à Philadelphie, où il s’est régulièrement rendu entre 1967 et 1998. C’est là qu’il rencontre Louis I. Kahn. Celui-ci critique la grille moderne de Mies van der Rohe, dont la neutralité n’englobe pas les espaces techniques et de services. Il propose l’utilisation de la «colonne creuse», principe qui non seulement apporte de la lumière mais permet l’intégration des réseaux d’eau, de ventilation et d’électricité et fluidifie la circulation. Jean-Marc Lamunière applique ce système notamment dans le développement des édifices destinés au Jardin botanique construit entre 1967 et 1973. Et fait ainsi le lien entre la pensée moderne et celle postmoderne dans l’architecture.

«Même si son œuvre se caractérise par une pensée rationnelle et classique constante, qui traverse sa carrière, on peut néanmoins discerner deux périodes majeures dans son travail. La première «moderne», où il applique ses affinités notamment avec Le Corbusier et Mies van der Rohe. Et la seconde, suite à sa participation en 1980 à la Biennale de Venise invité par Paolo Portoghesi, qui va confirmer un retour à l’histoire déjà engagé quelques années auparavant.

»Chez lui, rien n’était jamais fermé. Tout évoluait tout le temps, y compris dans son propre travail. Dès lors, il va revenir à certaines influences de sa jeunesse, comme en témoigne l’immeuble au quai Gustave-Ador à Genève, où il reprend le classicisme structurel d’Auguste Perret. Comme une sorte de retour aux sources que je trouvais très beau», admet le professeur d’architecture, qui pointe aussi les petits agacements de son mentor. «Il détestait ce qui manquait de signification, les choses peu rigoureuses et superficielles ou encore formalistes. C’était un homme de la règle qui aimait les choses bien conçues et construites. En cela, il n’était pas «miesien» pour rien.»

Admirateur de Max Bill

En art, il apprécie beaucoup ­Rothko, Calder, Piero Dorazio et Max Bill, l’architecte zurichois aux multiples casquettes d’artiste, de designer et d’homme politique. En architecture, il entretient des liens avec les grandes figures de l’architecture tant modernes que plus récentes. «Tous ceux que j’ai appelés «les visiteurs du soir» dans la monographie que je lui ai consacrée. Il se sentait très proche à la fois d’architectes comme Alberto Sartoris, qui va participer à la fondation des CIAM (Congrès internationaux d’architecture moderne), que de Robert Venturi, le grand théoricien et architecte américain postmoderne qu’il va connaître à Philadelphie à la fin des années 1960.»

Humaniste moderne, Jean-Marc Lamunière était à la fois bien campé dans ses convictions et curieux de tout. «C’était étonnant de le voir rebondir sur des idées et oser des recoupements à la fois audacieux et complètement inattendus. Il avait cette capacité de mettre les choses en perspective, de faire des comparaisons inédites. Cette manière d’aborder le monde m’a énormément appris, aussi bien dans mon métier d’architecte et d’urbaniste que dans celui d’enseignant. Soyez curieux et restez à l’écoute de l’esprit du temps, voilà ce que je répète à mes étudiants. C’est très important.»